Agents de sécurité: le long chemin de la valorisation

43693479_s.jpgOn dit que les crises montrent le caractère des gens. Nous pouvons le constater actuellement. Aussi bien les bons côtés que les mauvais.

Mais cet article n’est pas destiné à critiquer et à perdre notre temps avec les râleurs. Il y aura toujours d’éternels râleurs et il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Non, même par temps de confinement, notre temps est précieux. Nous l’avons utilisé à rencontrer les agents délégués pour prendre leur avis. 1

Notre article se veut constructif. Il s’adresse à tous ceux qui « ont compris » et que nous voulons encourager à joindre le train en marche, pour construire un avenir meilleur pour tous les agents (les râleurs inclus, qui ne construisent rien, mais qui profitent du labeur des constructifs et du résultat obtenu !)

Voilà, assez pour l’introduction, touchons le vif du sujet : ce qui a surpris positivement beaucoup d’agents de sécurité, c’est de voir comment, en ces temps de crise, les priorités changent ainsi que les métiers considérés comme étant essentiels ! Cette surprise positive, cette première réaction humaine et compréhensible, débouche finalement sur une prise de conscience, un constat amer : pourquoi seulement maintenant ?

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Du coup, beaucoup d’agents prennent conscience du fait que cette surprise est due à une contradiction flagrante !

Durant des années, à l’instar de l’article très peu intelligent et très peu réaliste paru dans la presse locale, l’image dépeinte de l’agent de sécurité est celle du pion interchangeable (pour ne pas dire jetable) à souhait par l’employeur. Ce pion sans importance, sacrifiable à souhait pour des intérêts financiers supérieurs. Ce pion sans existence ni volonté propre, au bas de l’échelle sociale, mal formé et sans travail réel. Ce quasi-salarié, payé pour compter les carreaux afin de s’occuper et de ne pas s’endormir debout. Cette personne qui s’ennuie à mort pendant 8 heures et qui commence à comprendre la relativité du temps qui ne passe pas en regardant la montre toutes les 30 secondes en croyant qu’il s’agit de 30 minutes.

Nous ne savons pas où ce pseudo-journaliste a pris ses échantillons. Peut-être que c’est l’employeur qui les a mis à disposition, au vu de la réticence légendaire des agents à parler à la presse ?

Cette image peu flatteuse, voire outrageante, nous le pensons, n’a jamais été réaliste ! Elle l’est moins aujourd’hui encore que jamais auparavant. Comme l’exprime un délégué : « l’agent tas de sable, c’est fini. Bienvenue au 21è siècle !»

Refusez votre joug!

Refusez votre joug!

Or, c’est justement de cela que les agents ont pris conscience, brutalement. Depuis la grève de l’an 2000, les employeurs et leurs représentants, assistés par la presse, font tout pour convaincre les agents que leur métier n’est pas essentiel, qu’ils doivent être contents d’avoir un boulot en ces temps de contractions budgétaires généralisées. Tout est fait pour leur faire perdre leur estime de soi, pour les tenir dans un complexe d’infériorité. L’employeur leur donne un uniforme, symbole de l’union de tous ceux qui le portent, et les fait en même temps le détester, cet uniforme, qui symbolise tout ce qui ne va pas dans cette profession.

Le sort des agents est empiré par un brassage constant des salariés, pertes de contrats et reprises, changements d’uniformes, de règles, de fiches de salaires, de plannings, documents tous plus incompréhensibles les uns que les autres.  Changements de méthodes de travail et, miracle, changement d’interprétations aux antipodes de la compréhension humaine de la convention collective, pourtant unique pour tout le secteur. Finalement, et non des moindres, changement aussi de chefs les uns moins compétents que les autres et qui cherchent tous à briller par, ce que les Allemands appellent très justement « vorauseilender Gehorsam », ce que nous traduirons par « obéissance avant l’ordre ». Des chefs choisis pour leur… nous ne le savons pas, mais nous savons que ce n’est pas pour leur compétence. Brefs, les conséquences inhérentes au fait de donner du pouvoir à des faibles de caractère. Cela aboutira inévitablement à un abus de pouvoir. Aussi, beaucoup d’agents se plaignent-ils, à juste titre, de recevoir des « ordres » sans explications, lacunaires, « parce que je vous le demande 2 ».

Et puis, il y a une nouvelle génération de jeunes 3 qui ne connaissent pas, heureusement pour l’employeur, l’état d’esprit des anciens qui ont fait la « grève spontanée » de 2000, action qui a eu une large influence sur la législation des années suivantes, sans que trop de concernés ne s’en rendent compte. Ces jeunes dont les grands-parents ne leur ont pas transmis leur vécu propre de la seconde guerre mondiale et des admonitions qu’elle a adressée à l’humanité. Admonitions que nous avons trop souvent tendance à balayer d’un revers de main et à considérer de « vieilles conneries ». C’est le propre de l’Homme de ne pas apprendre de son Histoire, et c’est aussi sa perte !

Lorsque nous avons parlé de profession d’agent de sécurité, c’est que c’en est une ! Et à part entière, sans complexe d’infériorité.

Déjà, l’agent féminin prend de plus en plus de place dans ce qui a été qualifié jadis, injustement, de « métier à hommes » et de « nous sommes à la Sécurité ce que les femmes sont au nettoyage 4. »

En outre, les formations exigées par le client et le caractère des missions sont de plus en plus amples et spécifiques. Le plurilinguisme devient incontournable. Nous pouvons dire sans exagérer que bon nombre d’agents sont assignés à des missions qui, dans d’autres pays, sont réservées à la Police ou à l’Armée. Et ce n’est pas pour garder des tas de sable !

D’autres agents travaillent dans des banques et leurs missions, après formations initiales, ressemblent plus à celles d’employés de banque qualifiés qu’à celles d’agents de sécurité.

D’autres encore font l’accueil, dans des institutions clés ou dans des banques avec le bénéfice de l’uniforme pour l’établissement, qui confère au client un sentiment de sécurité. Pourquoi ne pas mettre en place un(e) simple employé(e) d’accueil embauchée par la banque ou l’institution publique ? Cette réalité colle-t-elle avec l’image de salariés médiocres, mal formés et peu fiables ?

C’est à ce point que le raisonnement bascule et la prise de conscience a lieu.

Les agents plurilingues n’ont pas de barème à part ni de primes extra qui prennent en considération leurs qualifications supplémentaires, qui, dans d’autres branches, constituent des atouts qui se monnaient si l’employeur veut en profiter.

Or, pour un agent bon ou mauvais, ancien ou nouveau, avec ou sans formation spécifique client, le salaire de base de début de carrière diffère très peu de son salaire de fin de carrière et navigue légèrement au-dessus du salaire social minimum non qualifié. Oui, vous avez bien lu : non qualifié. Comme il n’y a pas de formation qualifiante d’agent de sécurité, il n’y aura pas de qualification à rémunérer. Aussi les employeurs font-ils des pieds et des mains pour qu’il n’y ait pas de qualification reconnue au Luxembourg.

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Par contre, en toute hypocrisie, typique pour ce métier, les patrons luxembourgeois cherchent à embaucher avec prédilection des candidats ayant passé, à l’étranger, les formations SSIAP (Service de sécurité incendie et d’assistance à personnes, dont il existe trois niveaux) très prisées. Petit bonus pour l’employeur : la formation ne leur coûte pas un euro en investissement ni en rémunération, car les agents SSIAP ne sont pas payés plus que les autres, il n’y a que la couleur de l’uniforme qui change.

Avec un tel comportement parasitaire, il ne faut pas s’étonner de réactions hostiles de certains élus du peuple d’outre-frontière , réactions qui ne sont pas toujours dénuées de tout fondement, notamment au vu du fait que le Luxembourg clame haut et fort son « nation branding » ou, en français, sa gestion de la réputation du Luxembourg.

Sans parler de l’effet néfaste sur le moral des travailleurs de cette façon de faire, ou l’employeur sort toujours gagnant, et l’agent toujours perdant.

Pour la réceptionniste en banque, la question se pose de savoir s’il ne s’agit tout simplement pas d’un prêt de main d’œuvre et si la dame ne devrait pas être traitée suivant la convention collective des banques, autrement plus favorable et avantageuse. Car, en réalité, les travaux effectués sont souvent plus d’ordre administratif que du domaine de la sécurité, qui, nous l’avons dit, est un joli bonus pour le client.

Les agents assignés à des missions plus sensibles, disons de soulagement de la Police, débordée, ne voient que les côtés négatifs du métier. Alors qu’ils encourent un risque accru, aucune prime n’en tient compte, aucun remerciement tombe à aucun moment. Qui plus est, les agents sont des cibles faciles pour des agressions, car pour un agresseur, un uniforme est un uniforme et équivaut à cette autorité qu’ils rejettent viscéralement. Tout ce qui est offert à ces agents est une prise en charge psychologique en cas d’agression. Or, en mission, ils n’ont effectivement pas plus de droits qu’un citoyen lambda, ils ne sont pas assermentés, n’ont donc pas la même protection de la part de l’Etat qu’un policier, n’ont pas le profit des autres protections des métiers qu’ils remplacent et surtout, ne profitent pas des privilèges financiers considérables de ces derniers. Et pour finir, ils ne jouissent pas de la gratitude du citoyen ni de celle de leur employeur. Le premier ne voit pas ce qu’ils font, le dernier ne veut pas le savoir, il ne compte que le fric à la fin du mois !

Or, justement, tout en comptant son fric à la fin du mois, le plus obtus des employeurs devrait commencer à comprendre qu’il ne peut plus cacher aux agents qu’ils ne sont plus des pions facilement remplaçables. Arrivés à un certain stade, ils ont un statut d’expérimentés, pour ne pas dire de vétérans et peuvent se baser sur leur grande expérience – à défaut de formation spécifique justement – pour fournir un travail d’un professionnalisme remarquable, comme l’attestent, en chuchotant, certains clients, sachant que cet aveu ne leur coûtera rien de plus.

Justement, les clients ne sont pas tout innocents non plus, mais nous ne voulons pas faire sauter la longueur de cet article en allant trop loin. Qu’il suffise de citer en exemple les institutions européennes qui se foutent pas mal du droit du travail luxembourgeois et n’en ont rien à faire si des agents dépassent allègrement les 16 heures de travail par jour lors des Conseils de l’Europe ou que les agents soient mis en congés forcés lorsque l’Ecole européenne ferme ses portes. Une bonne publicité pour les institutions européennes, au passage !

Les agents, eux, se sont en tout cas rendus compte, au plus tard maintenant, qu’ils ne sont pas des jetables, n’en déplaise à certains qui voudront reprendre là où ils se sont arrêtés avant le blocus social et économique.

Brisez vos chaines!

Brisez vos chaines!

Mais la césure est là !

Et les agents ne se laisseront plus faire. Et de notre côté, nous serons là pour les soutenir et les encourager, car nous savons combattre ces méthodes antisociales, anachroniques, moyenâgeuses, socialement parlant.

Nous ne pourrons pas terminer sans souligner nos arguments en citant les convoyeurs qui, arme à la ceinture, ultime témoin du risque encouru, se voient cyniquement augmenter leur prime de risque de 40 centimes d’euro par heure.

Et encore des maîtres-chiens qui sont sollicités quand cela arrange l’employeur qui ne se soucie pas plus de la santé du salarié que de celle de l’animal et qui laisse l’agent pour compte pour ce qui est de l’entretien de ce dernier.

L’autre jour, un agent nous a dit : « Il n’y a aucun avenir pour les sociétés privées de gardiennage qui se complaisent à nous utiliser comme des pions qui n’ont aucunement droit à la revendication !» Un présage ?

Un dernier mot encore sur les faux prophètes, les détracteurs, illuminés et autres fouteurs de bordel : avant même de lever la pierre, comprenez le système, regardez qui est payé par qui, quelles sont les règles qui s’appliquent à vous et pourquoi, et surtout, qui c’est qui les a mis en place ? Quelles sont les signatures en bas des documents qui vous condamnent au bagne ? Suivez l’argent ! Arrêtez de vous mentir, même si c’est plus confortable !

Vous serez surpris de voir que les mêmes gens qui, actuellement, hurlent « prime » en mélangeant conditions de travail habituelles et efforts exceptionnels exigés en temps de crise sanitaire, sont ceux qui ont mis en place vos barèmes de salaire et qui ont depuis longtemps mis en place, de façon tout à fait illégale mais tolérée, le travail à 12 heures et plus par jour.

Vous êtes libres également de suivre les faux prophètes et de croire à leurs belles paroles. Mais ne vous étonnez pas que rien ne bouge.

Il n’y a pas de miracle, les choses changent lorsqu’on s’organise physiquement et que l’on bouge, physiquement. Vous êtes assez nombreux pour faire bouger les choses. Encore faut-il ne pas suivre les gens qui sont payés pour vous faire marcher à la baguette.

Ce message sera passé au Ministre du Travail, mais également à la Fédération patronale FEDIL sous forme de courrier condensé avec une demande très claire de valorisation immédiate

–          D’une, sous forme financière, en respectant les efforts qualifiés et professionnels fournis et trop longtemps ignorés ;

–          De deux, sous forme du respect du Droit du Travail et de l’abolition des extras illégaux tolérés en faveur des employeurs du gardiennage ;

–          De trois : sous forme de respect, pour le travailleur, pour l’être humain, la mère et le père de famille, tout simplement et tout naturellement !

  1. Lorsqu’on défend des métiers essentiels, on ne peut pas se permettre de ne pas être sur le terrain.[]
  2. Remarquez le style militaire, dû probablement au fait que bon nombre de « chefs » sont issus des rangs de l’Armée française, vivier de prédilection des sociétés de gardiennage luxembourgeois pour avoir une main d’œuvre faisant preuve d’obéissance aveugle. Mais là non plus, tout n’est pas or qui brille ![]
  3. Être jeune n’est pas un défaut en soi, et il ne s’agit pas de critique[]
  4. Citation encore sortie de la presse locale, que nous ne citerons pas pour ne pas leur faire une publicité qu’ils ne méritent pas ![]